Au milieu des filles qui sautent à l'élastique ou font du sable doux, les garçons jouent violemment, bruyamment ou aux billes.

Quand le ballon a été confisqué par la maîtresse, quand la mode marketée colonise en deux minutes les cerveaux des CM2 ou quand papa ressort du grenier son vieux sac, une frénésie nouvelle envoûte la cour de récrée :

le jeu de billes

"Une véritable initiation au jeu de pari"

medium_billes1La victoire procède de la même recette alchimique dont le connaissance du secret distingue les winners des autres joueurs de poker. La qualité du bluff (importance de la mise de départ) doit se compléter de l'adresse, la rapidité et du sang-froid du tueur. Doublé de ce zeste de chance dont le débutant semble, si souvent, tirer à profit (rebond hasardeux, sonnerie de fin de récrée précoce, bagarre générale...), le joueur de bille devient alors invincible et suscite la crainte et l'admiration de tous.

A deux ou plus, au pot ou "à la tiquette", quelques billes en main, la partie s'organise pour le meilleur ou pour le pire.

2463244353_6625272293Et il n'y a qu'un seul gagnant... qui rafle tout!

Bien que sa légitimité soit souvent objective, toujours évidente, la mauvaise foi ou la défaite amère ont tout à fait le droit de citer. Il faut dire que l'humiliation est sévère et marquante pour qui se fait détrousser de ses plus beaux calots (ceux-là même que j'avais emprunté à mon frangin, à son insu, un matin de rentrée scolaire. Bon, bref...).

Plus la bille est rare (caractère très relatif dans l'univers de la bille), plus elle génère la convoitise des joueurs habiles et expérimentés, repus au stress de la compétition de haut niveau. Ces joueurs n'officient pas sur toutes les tables ; ils ne concourent que pour les "gros pots" (enjeux importants de par le nombre et/ou la nature des lots) autour desquels les anonymes se précipitent, comme pour goûter par procuration aux saveurs de la gloire et de la notoriété.

En fonction de leur décors et de leur conformation, les billes héritent de valeur et de noms codifiés : l’œil de chat, de bœuf, la météore, la pépite, l'agate, la pétrole, la porcelaine, la chinoise, la pirate.
M_t_or2Les billes peuvent être de plusieurs tailles. Les plus grosses sont appelées calots mais il existe aussi les minis-billes, les boulards, les mammouths, les bisons... Elles peuvent être en verre, en pierre, en agate, en marbre et même en plomb (comme les draps dans la musique, mes doigts s'en souviennent encore).
oeil_de_chatSi certaines billes sont opaques, la plupart vire au translucide, avec des bandes de couleurs torsadées que l'on voit par transparence.
Le spécialiste aimera désigner toute imperfection sous le vocable précis de "rayure". Il conférera d'ailleurs à ce trait une valeur plus importante, pour les plus crédules, des vertus chamaniques voire des pouvoirs magiques.

Enfin, comment parler de billes sans aborder la manière dont les jouer. A un doigt, deux voire trois, chacun possède sa technique ; à la précision du tir, le "grand joueur" sait force nuancer et souplesse garder dans la main. La façon de tirer peut d'ailleurs différer selon le mode de jeu, la taille de la bille ou le terrain. En cela, le jeu de billes est une sorte de golf en culotte courte, dont les clubs sont organiques, les trous creusés par les générations et les habits très colorées (mais ça, c'est très lié aux années 80).

marble02A propos de couleur, tout retrogamingeek aura encore en tête les reliefs accidentés et psychédéliques (à l'image des musiques qui accompagnaient notre déambulation) de Marble Madness, dont l'adaptation sur Amiga 500 frisait la perfection.

Troublante représentation tridimensionnelle isométrique de la vie d'une bille, plongée dans un univers en trompe-l'oeil aux tableaux cubiques, témoignage structural d'une inspiration originelle tourmentée, sous influence oedipienne.

marble05Si le jeu est exigeant, sa maniabilité très innovante (à la souris... et oui, à l'époque, on jouait plutôt au joystick) l'érige très rapidement au rang de mythe vidéo-ludique. A n'en pas douter, il mériterait qu'un dossier lui soit entièrement consacré... En attendant ce juste retour de chose, Marble Madness déploie la passerelle entre les billes de la récrée de 15h00 et le quatre heures "pixel" à la maison.

Ci-dessous, une vidéo illustrant la maîtrise époustouflante d'un joueur de Marble Madness (sur Atari, le grand rival de Commodore) au trackball (petit écran en bas à droite).

 

A relever, que cet hardcoregamer termine le jeu en 3 minutes ! Tout simplement prodigieux. Les connaisseurs apprécieront.

2921611066_a79302c5ebBon... Et vous? Serez-vous de ceux qui se réessaieront au jeu de billes? Participerez-vous au très sérieux tournoi de compétiteurs aguerris que j'envisage d'organiser prochainement au bac à sable de l'Agiot (ou dans les rues de Bamako, j'hésite encore)?

Et vous, les filles... Suis-je en droit d'espérer un article sur la confection du sable doux ou l'art de sauter à l'élastique? Qui composera ce dossier sur les jeux de mains qui ont rythmé notre enfance? Car, entre nous, exception faite d'Adolf Hitler et de la Reine Mère, tout le monde a clapé ses mains en chantant "dans ma maison sous teerreu, omaouai omaouai, oh tello tello ouistiti,oh tello tello ouistiti, one, two, free".

Voici une petite démo en guise de mise en bouche :