Benoît : "Non, non, Maman, c'est bon, il fait assez chaud dehors. Y'a pas b'soin..."

Maman  : "Viens ici, Benoît. Tu ne vas pas à l'école sans CAGOULE."

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297589488_212e6a85aaDes perles de sueur égrainées en chapelet roulent sur mon front rougi par l'effet d'une température interne magmatique. Il est 8h30. Les démangeaisons s'intensifient dans mon coup à s'en arracher le derme. La laine me pique le bord des yeux et mes oreilles fument à travers les mailles. Mon supplice général en devient si insupportableCollier_et_masque_de_fer que j'attends dans une frénétique impatience la sonnerie qui nous fera entrer en classe, cette délivrance (c'est dire !). Je pourrai alors, une fois que le rang par deux sera respecté de tous (pourvu qu'il le soit vite, Mme BIGOT est très pointilleuse), retirer cet instrument de torture tricoté dont se complaisent à nous affubler ces démoniaques adultes : la cagoule.

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Merci à tous ces inconnus pour avoir tenu la pose malgré leur bouillonnement intérieur.

3247129012_36a40cd9a6Entre nous, ces derniers n'ignorent en rien les désagréments de la cagoule ou du passe-montagne et s'arrangent bien volontiers pour ne jamais en porter, comme l'atteste la photographie ci-contre, où l'adulte expose crânement son crâne à l'air libre, préférant lutter contre le froid plutôt que d'habiller ses lobes de laine. Pour l'enfant, le calvaire se poursuit jusqu'aux vacances de neige avec pour souffrances additionnelles, le nez qui coule, la morve qui gèle sur le rebord de la cagoule  et irrite les petits naseaux. La faute à une respiration haletante dont le souffle humidifie à l'excès le casque en laine, les lunettes de ski se retrouvent totalement embuées au point de 6a00e54ed2f4f0883300e5509712c88833_800wiplonger l'enfant dans un épais brouillard. La dynamique vicieuse s'enclenche alors : l'enfant chute, ses fesses sont trempées, le froid lui glace les os (papa souhaitant profiter encore un peu de la poudreuse), le nez rougit et le petit choppe la crève !

torture2Si le port de la cagoule (et non du voile) était un acte de foi, tous les enfants seraient des martyrs. Le sadisme des parents ne connaît aucune limite dès lors que le mal est commis dans le bien de leur progéniture. J'en veux pour preuve : combien d'innocents furent contraints d'avaler par doc_11105dla force un aliment qu'ils détestaient. Et vous, devenus parents, perpétuez-vous cette longue tradition de la torture ordinaire ?

Le vice va si loin que mes bourreaux continuent 201610012_32fa443d32aujourd'hui - alors que je suis adulte - à me supplicier à coup d'assiette d'arêtes, de soupe aux légumes cuits à la vapeur que même mon, feu, cochon d'Inde dédaignait (courgette, aubergine, potiron...) ou d'épinards si fériques (et non féériques) qu'ils reconstruisent en bouche un appareil dentaire et ses élastiques (cf. article sur le riz au lait pour complément sur l'horreur culinaire).

12image_insolite02De retour en classe, si le soulagement était profond après nous être dévêtus, nous conservions les stigmates de la cagoule : une électrique coupe de cheveux qui nous ridiculisait aux yeux des autres jusqu'à la récréation. Comme si les couleurs 3636762542_c8586dc9abcriardes de ce tricot de Satan (orange bariolé de kaki, bleu marine ou gris, selon les mères et les pelotes de laine qu'il restait) ne suffisaient pas à notre malaise esthétique.

IMG_2877ecole1Sauf à subir le zèle d'une maîtresse en début de carrière qui aurait veillé à ce que ses élèves sortent couverts et y restent, la récrée marquait le temps de la vengeance à l'encontre de l'ennemi laineux. Comment, vous étonnerez-vous ? Après que la cagoule ait énergiquement tourné au-dessus de nos têtes, nous la lancions d'un geste sec à la figure de nos camarades, expurgeant ainsi nos souffrances et notre haine envers cette poche maléfique.

adam_eveQuand je dis "nous", il faut y entendre "les garçons", car les filles, sages de réputation (du moins, à cet âge-là), n'étaient pas tout à fait logées à la même enseigne (oserai-je dire, comme d'habitude).

t_cagouleQuand une maman (ou mémé) tricotait une cagoule pour son fiston, le couvre-chef était en grosse laine, donc piquante et chaude, orange, rouge ou kaki (ça je vous l'ai déjà dit), bref rarement design, inconfortable au possible, plutôt basé sur le patron Phildar v1.5, celui avec les oreilles couvertes et les bandes dans l'air coloré du temps (comprenez, les années 80). Ci-dessous, le tout premier modèle profilé, responsable et coupable du fléau et dont on aurait aimé qu'il soit oublié à jamais voire qu'il disparaisse dans un incendie volontaire. Je joins également la probable v0.1 de la cagoule, inspiration initiale du tailleur fou, en cotte de maille bien lourde, dont la vocation première était éminemment différente. Des coups de masse d'arme ou de glaive, nous nous sommes, avec les âges, protégés des coups de froid. Le barbare, en se civilisant, est devenu frileux. La prochaine étape dans l'évolution : la recherche de confort et pourquoi pas la coquetterie !

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Pour les fifilles, l'affaire prenait, dès le départ, une toute autre direction. Souvent acheté dans le commerce, parfois tricoté main (et oui, on dépense davantage pour habiller cagoule2sa poupée que son Big Jim), le capuchon répondait à une attente complémentaire : seoir à la demoiselle. La considération esthétique comme la recherche de confort entrait donc en piste aux côtés du sacrosaint dogme utilitariste (protection contre le froid, le vent, les gerçures...). C'est ainsi qu'une très grande variété de cagoules, déclinées dans des tons pastels (jaune, vert, rose, bleu), rechauffa la froidure des cours d'école. Du modèle simple mais confortable porté par les petites de maternelles et CP (1), la gamme s'étendait pour les CE1-CE2 à une collection hiver Fame-Flashdance (2), se distinguant par un accessoire indispensable : les jambières. Les grandes du CM1-CM2, matures dans leur tête (maman : oh, les filles sont bien plus matures que las garçons !), arboraient des ensembles tout droit sortis de la garde-robe de leur Barbie (3), les plus belles de la classe (et les plus riches) s'autorisant le port de complets classieux capuchon-ganté d'inspiration tsarine fin 19ème (4), Sissi l'impératrice (5), certaines glissant même vers le total-look "petit chaperon rouge" (6), en rien too much.

1cagoule 27cypres 3cagoule_brazilia_p La balle des débutantes

L'aristocratie 4455288356_af6634fbbd 5cagoule1 6cagoulea_p 

Couvre-chef maudit par toute une génération de garçons, la cagoule, dans ses variations Dior, Hermès et Givenchy (voir ci-dessous pour les modèles les plus recherchés), est adorée des filles, du moins celles qui profitent quotidiennement d'une laine fine et douce (digne d'une pub Mir Laine), ce grand luxe.

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AMnormandeFort heureusement, il y a des bons côtés à tout, même à la guerre ("Allez, une bonne petite et tout ira mieux"). La cagoule ne fait pas exception à cette règle. Outre cette plaie ouverte sur nos crânes andriques, elle fut également l'objet d'attentats ludiques très amusants, tout particulièrement quand ils touchaient les filles. Préparée rapidement et dans le plus grand secret, l'attaque visait à tirer d'un coup sec la cagoule d'une victime choisie, pour le défi, pour ses conditions d'exposition facilitantes ou, tout simplement, pour sa sale tête (Jacques Martin : "les enfants sont cruels..."). Effet de surprise, énervement voire hystérie garantis pour un délit dont la gravité demeurait mineure (Mme TIBAUDEAU : Benoît, présente tes excuses à la petite Karine), Cour1sauf répétition excessive ou acharnement (Mme ESPERS : Ca suffit, Eric. Va au coin !). Il faut bien dire que quand on tire, ça coince un peu au niveau du nez ce qui peut titiller l'humeur, même des plus tranquilles.

Quand l'attentat réussissait sur une cible féminine à forte notoriété (parce qu'elle était belle, très moche ou tout simplement haïe), l'acte valait le respect de toute la confrérie masculine. Nous étions d'ailleurs convaincus que la grande spiritualité du geste commis conférait à son auteur un charisme tel que sa victime ne pouvait que tomber sous le charme, bien que son comportement fasse état du contraire (mais c'est le propre des filles, c'est bien38000069_ccd14e0025 connu). Bien sur, cette croyance ne s'appliquait qu'aux victimes dont la beauté était appréciée par tous. Moches, elles recevaient une juste leçon à la hauteur du préjudice qu'elles infligeait quotidiennement à la société (Jacques Martin : "les enfants sont merveilleux mais tellement cruels" (bis)). Seules quelques âmes sensibles (dont moi, figurez-vous ; l'esprit chrétien, surement) s'appliquaient à consoler ces souffre-douleurs, dépourvus d'humanité aux yeux des patriciens.   

f98b106acc162046Et dire que ma mère s'étonnait que je perde aussi fréquemment ma cagoule (comme mes bonnets ou mes gants d'ailleurs) ! Comment2037637502_711c58236f aurait-il pu en être autrement ? Entre la haine que je vouais à ce tricot malfaisant et le traitement qui lui était réservé aux heures de récrée, sa perte (volontaire ou non) était difficilement évitable. Je vous fais grâce de la tristesse de l'enfant quand, au lendemain matin de la disparition des preuves, la maîtresse restituait, dans un sourire professionnel et satisfait, à sa mère le couvre-chef égaré. Un bourreau renait toujours de ses cendres pour hanter ses victimes !

2545781e0fe02336Si ma mère avait accédé à mes requêtes, mon souvenir de la 335598008_020f5c2dfdcagoule serait aujourd'hui toute autre. Etait-il si difficile d'accepter d'échanger mon passe-montagne tout nul  contre une belle cagoule profilée du GIGN ou encore un masque de Spiderman ? Si leur confort m'est inconnu, ces deux équipements auraient fait l'envie et l'admiration de tous mes copains. Certes, la maîtresse ne l'aurait peut-être pas entendu de cette façon mais who cares ? La maman ? Ah bah voilà, comme toujours...

A présent, le mal est fait et les séquelles demeurent vivaces !

Aaaaaaaaaaaaah ! J'abhorrerai jusqu'à la fin de mes jours ce satané casque en laine que King Ju a choisi de retourner contre lui-même dans sa démence vengeresse et auto-destructrice.

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Porte-étendard d'une génération traumatisée par les années 80, l'éducation, l'école et la nature humaine, il revient, adulte, pour mettre un coup dans nos enceintes (et non dans les femmes enceintes, pas de malentendu).

Habité d'une hargne comico-dérangeante, il nous décrit cet enfant rejeté par ses pairs qui subit les affres de sa condition, dans une acceptation quasi christique. Le colin froid et la cagoule sont évidemment de la partie !

Vous arrive-t-il de vous gratter le crâne sans raison ? Croyez-vous vraiment que ce tic soit sans rapport avec notre sujet ? La cagoule marque plus les têtes qu'elles ne le pensent elles-mêmes...