ennemi-public-1931-03-gTout commença après qu'un certain Delanois, lui-même copain du frère de Christian S, anciennement dealer monopolistique de la ville de Meurpas sur Amstrad CPC,  m'eut copié, contre francs sonnants et trébuchants, un spin-off AMIGA de Kick Off nommé Player Manager. Le piratage 1117289070-00s’apparentait alors à une contrebande d’alcool, organisée par de jeunes casiers judiciaires vierges dont l’apprentissage et le réseau s’était fait sur le tas. Des chaînes de production X-copy à la programmation du crack des jeux, le whisky se brassait dans les chambres et la came s’écoulait par boites entières de disquettes 3 pouces 1/4.

Délaissé dans les premiers temps au profit d'Opération Stealth et autre Bio Challenge, je finis par m'intéresser à Player Manager après que mon frangin amiga500eut enquillé plusieurs saisons (tout en manifestant un méprisant dédain de fin d’adolescence pour le jeu et la machine qui l’accueillait), soit de nombreuses heures, des soirs entiers, les weekends... bref, il a pas mal squatté mon AMIGA et m'a contraint à regarder, faute de mieux (comprenez jouer à autre chose),1086_box1ses exploits et ceux de ses joueurs fétiches : T. Butler (défenseur infranchissable, boucher à ses heures), A.I. Payne (ailier feu follet) ou encore J. Jordan (buteur prolifique, probablement dopé tant il plantait buts sur buts).

Le jeu d'Anco vous permet de devenir l'entraîneur-joueur d’un club anonyme, le Dundee FC (ça fait rêver). Incarnant Alex Reeves par défaut, vous êtes un footballeur aux qualités indéniables dont la fin de carrière approche à grands pas. Les reines du club vous ont été confiées sous couvert de votre glorieuse expérience d’international trentenaire (à la manière d’un Ruud Gullit, fut un temps, avec Chelsea), garantie illusoire de résultats futurs, suffisamment convaincante aux yeux des dirigeants pour qu’ils vous accordent toute leur confiance (dutongue-peanut-butter moins en début de saison). Accessoirement, il vous reste encore deux jambes et une tête, au moins pour les deux saisons à venir (après quoi la retraite pointera le bout de son nez), et elles ne seront pas de trop pour suppléer la maladresse et la désopilante mollesse de vos coéquipiers, gavés aux antidépresseurs et au beurre de cacahouète (nourriture canine appréciée comme l'atteste la photo ci-contre).

Zipstick_super_proEt oui, votre équipe est nulle, abusivement nulle et n’est absolument pas au niveau de vos adversaires, dont les joueurs galopent et en ont dans les chaussettes. Seul votre art du joystick (comprenez une manette de jeu dans les années 80-90) et le relais d’Alex Reeves (encore lui) peuvent mener l’équipe à la victoire (et permettre, à terme, au club de recruter de vrais footballeurs avec lesquels vous prendrez plaisir à jouer). Car, vous jouez vraiment dans Player Manager ! Vous courez, passez et tirez par l’entremise de vos petits doigts musclés. Le moteur du jeu est en tout point identique à celui de Kick Off, premier du nom. Tous les ingrédients de la formule à succès sont présents :

  • la jouabilité exigeante,
  • la conduite de balle délicate, tout en « poussé de ballon » (comme au ski),
  • la vitesse des courses,
  • les glissades de quinze mètres qui se transforment en tacles assassins involontaires,
  • les attentats délibérément meurtriers,
  • les frappes de balle détonantes,
  • les envolés supermanesques des gardiens de but,
  • les scores fleuves,
  • le terrain vu du dessus, évidemment en 2D, longtemps resté la représentation unique d’un match de foot vidéoludique (Boultra étant précurseur en la matière). 

Un choix crucial vous est offert en début de carrière sur la partie match : la prise en main de l’équipe entière ou uniquement celle d’Alex Reeves.
Dans ce premier cas, moyennant quelques heures de pratique et des Horse_in_mudaffrontements multipliés entre copains, vous devriez rapidement remporter vos premiers succès et ce, malgré la lourdeur des sabots de vos bourrins, ventousés au bourbier verdissant qui vous sert de terrain (Alex Reeves surnageant, lui).

En mode individuel, l’affaire est un peu plus complexe : playermngrl’équipe joue sans vous. La qualité de chaque joueur s’exprime, pour le meilleur et pour le pire, indépendamment de votre action. Vous ne dirigez qu’Alex Reeves, capitaine esseulé sur le flanc droit de l’attaque (si vous avez privilégié un ambitieux 4-3-3 en début de match).

De deux choses l’une :

  • ou bien vous attendez une hypothétique passe d’un de vos coéquipiers et vous perdrez (car la balle a terminé sa course dans une zone marécageuse du champ) ;
  • ou bien vous ne comptez que sur vous-même et optez pour d’épuisants allers-retours entre défense et attaque afin de rétablir l’équilibre des forces et terrasser l’adversaire.

hyperhidroseChaque match est un combat dont l’âpreté s’évalue à la moiteur des paumes et à votre état final d’énervement, remarqué par maman, au moment de passer à table. Quiconque s’est déjà essayé à l’exercice sait à quel point débuter un match implique d’être mentalement préparé. Tout joueur sérieusement mobilisé a besoin d’inspirer profondément avant chaque coup d’envoi. Tout peut arriver et vous ne pourrez même pas vous en prendre qu'à vous-même. Votre goal est si mauvais qu’il lui arrive de se trouer sur une balle trottant sur lui. La consternation et le dépit sont souvent ressentis lors d’une première saison, même si vous empo4920-chien_au_bouletrtez les matchs. Ces sentiments sont d’autant plus intenses que les efforts que vous fournissez pour inverser la tendance sont titanesques et impliquent un quasi sans faute de votre utilisation d’Alex Reeves. Imaginez-vous courir un cent mètres avec un boulet au pied. Rajoutez-en huit à vos chevilles et un sac de sable dans les cages et vous saurez ce que signifie « l’emporter à l’arraché » !

Mais qu’importe la difficulté, c’est bien ce mode de jeu individuel qui fait le sel de Player Manager et qui soumet votre soif de gloire à l'épreuve de la médiocrité d'un groupe.

player_manager_fr_anco_3Le jeu change toutefois de physionomie à mesure que vous1834enchainez les matches. Victoires à la clef, vous empochez vos premiers gains. La bonne santé financière de votre club favorise l’enrichissement de votre effectif à condition que vos choix de recrutement soient les plus avisés. Quand bien même vous achèteriez des tréteaux payés au prix d’une table, ils seront toujours plus stables que les poufs sur lesquels vous reposez. Bien sur, on finit par s’attacher au plus idiot des chiens. S’il est pris jeune et 400_image_robe%20natasha%20leopardsuit un rigoureux dressage, il vous rapportera peut-être le nonosse que vous lancerez. Mais c’est insuffisant pour rejoindre l’élite du soccer. Arrivera le jour où votre ambition sera telle que la maison manquera de place et paraitra un peu vieillotte aux yeux de Madame. Elle jugera alors les meubles galgui10démodés ou les rideaux défraichis et pestera contre le clébard boitant, bavant, puant et qui s’oublie fréquemment, par sénilité, sur la moquette du salon. Chef de famille, vous aurez à prendre la douloureuse décision de trouver un foyer d’accueil à vos compagnons les plus valides, livrer les moins hideux à la SPA et abandonner courageusement les porteurs de gale sur une aire d’autoroute.

tombe-terreCe discours vous choque ? Oubliez le business. Ses vapeurs fétides provoqueraient chez vous des nausées. Les coulisses du sport ne sentent pas que la sueur coubertine ; elles transpirent aussi l'immoralité. Le camphre qui parfume les vestiaires sert, en d'autres circonstances, à embaumer les morts... pour couvrir la pourriture qui ronge. "Cupides, profitezlucifer-bibouaujourd'hui, car viendra bientôt l'heure du jugement dernier. Votre descente aux enfers sera plus douloureuse qu'une relégation en CFA. Lucifer en personne assurera votre transit".

thumbnailCAO0PYH7Jean-Pierre Bernès : "Bon, bon... Faut pas nous plus que tout ça gâte la belle marchandise ! J'ai du yougo et du beau noir tous frais qui viennent d'arriver. Z'allez pas me laisser ça ?"

Bencsak : "Oui, ils ont l'air bien juteux. Mettez m'en 2-3 de côté pas trop faits et un petit carioca de saison, si vous avez. C'est pour le dessert de ce midi".

Mais rassurez-vous, Player Manager est loin d'être aussi malsaina_med_dinodinique ses successeurs dont je vous réserve des développements futurs. Le jeu de Dino Dini (Nous sommes tous heureux de mettre un visage (ci-contre) sur ce nom mythique) a permis aux passionnés wahhabistes du foot - entendez ceux qui actualisent, chaque été, des classeurs récapitulant toutes les mutations internationales contractées au cours de l'inter-saison - d'opérer une transition contre-nature : commander sans diriger.

schema_preparer_de_retraiteComment me direz-vous ? Tout simplement quand Alex Reeves fait valoir ses droits à la retraite à l'âge de 31 ans (le paramétrage est ainsi fait), soit deux saisons après votre prise en main officielle. En effet, dès que votre joueur-entraîneur emblématique quitte la scène, vous perdez votre influence directe sur les évènements du terrain et stressez, impuissant, devant les atermoiements de vos pixels en short. Vous serez paralizé par l'effroi en observant votre arrière droit s'élancer dans un tacle sans concession en pleine surface de réparation et sursauterez au retentissement du coup de sifflet strident de l'arbitre après que ce même geste ait abouti à l'inexorable chute de l'attaquant adverse, laissé pour mort dans la zone de vérité (voir, ci-dessous, la photo du crime ).

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Vous saisissez l'évidence : il est impératif de constituer une équipe solide au cours des deux premières saisons. Il en va de l'avenir du Dundee FC et du votre en tant que manager. Toutes vos lignes (attaque, milieu, défense, gardien) doivent être armées avant cette échéance fatidique. D'où l'absolue nécessité de jouir rapidement des recettes qui accompagnent les victoih-20-1705392-1253514821res tout en compressant les dépenses associées à la vie du club (salaires, déplacements...). Il vous faudra, à la barbe de la concurrence, engager des winners au meilleur prix et par voie de conséquence recycler vos déchets ou au moins vous en décharger (des zones méditerranéennes sont, paraît-il, aménagées pour leur entreposage).

Loin de toute simulation  réaliste (qui ne verra vraiment le jour qu'après l'an 2000), Player Manager est de ces charnières psychosociales 9074qui font passer l'enfant d'un âge à l'autre, de l'aire du jouet au temps du jeu. D'un rapport spatial et manuel, l'enfant fait pénétrer le divertissement dans une dimension temporelle, l'ouvre au monde des concepts et intellectualise la chose ludique. Les émotions jusqu'alors générées par le seul ressenti brut, réagissent aussi aux stimulations indirectes, voire par procuration. Si la joie, la frustration, l'angoisse, la tristesse sont vécues dans l'affrontement physique d'un alter, manette en main, ces émotions peuvent aussi naître d'un combat indirect opposant la machine à notre alius virtuel, cet autre dont nous avons fait notre hôte (comprenez l'équipe de joueurs dont vous êtes le manager et coach) et qui prend place sur le banc des copains, quoique l'enfant se garde de toute réification excessive.

139993Devenu lecteur assidu de Carl von Clausewitz, vous structurez le club, préparez l'équipe en vue d'échéances, améliorez les performances de vos joueurs, définissez la tactique opportune d'avant-match, sélectionnez les titulaires, contrez les plans adverses, réagissez aux aléas de match... Bref, vous orientez rationnellement vos décisions afin de maximiser vos chances de l'emporter. Une victoire est toujours, pour partie, hasardeuse. Dix victoires, c'est votre travail qui paye enfin. Les gri-gri peuvent être mis de côté (au moins momentanément) car la consécration est entre vos mains (et votre cerveau) et votre salut dans le cuir ciré de leurs godasses.

Faire ou faire faire, fantassin ou général, joueur ou manager... Choisissez votre art, grade ou contrat avec pour seules issues possibles, le triomphe ou l'exil.