Certains sons nous parlent plus que toute voix.

Certains airs nous deviennent si vite familiers que nous les croyons anciens. Quand ils le sont réellement, nous remercions l'industrie du disque d'assumer pleinement ses outrages plagiaires (à conditon que les frais de justice soient ammortis, cela va de soi). Je sautille encore sur les tubes inédits des Tokio Hotel.

 

Il est définitivement des musiques qui véhiculent en leur portée plus qu'une onde ; elles forment un message codé, qui stimule nos représentations au contact phatique de nos sens. Si le cryptogramme cadenasse l'information et la trouble dans ses interprétations, il constitue paradoxalement la clé de notre schéma poétique où le code du message devient le message lui-même. A une question renvoient alors autant de réponses que de rapports au monde ou à soi-même différents.

6a00d83451e00c69e200e54f373cbd8833_800wiSi son écoute est reine, la musique est également signifiante pour qui sait la toucher, la sentir, la voir et se l'approprier.

Aussi, comprendrez-vous pourquoi je consacre les lignes suivantes au célèbre conte musical Pierre et le Loup ou devrais-je dire à l'apprentissage, par le petit Benoît, de ce sentiment cardinal qu'est la peur.

 

250px_Sergei_Prokofiev_02Sergueï Prokofiev, dans la composition et l'écriture de Pierre et le Loup (Петя и волк en russe), enseigne aux enfants en 1936 les sonorités de quelques instruments fétiches de l'orchestre. Tandis que le récit nous est conté, des intermèdes musicaux ponctuent ses phrases et donnent vie à l'histoire, animent ses protagonistes.

pn2082Pierre, un jeune garçon, dont la candeur naïve et la spontanéité trouvent leur expression dans la volatilité d'un quatuor à cordes, vit dans la campagne russe avec son grand-père, un basson bougon (comme l'étaient 95% des vieux avant que le 21ème siècle n'invente le grand-père retraité à 60 ans, en plein force de l'âge, heureux de vivre et donc sympatique avec ses congénaires). Un jour, alors que la porte du jardin est ouverte : un canard, pastoral et bucolique, profite de l'occasion pour venir tremper l'anche double de son hautbois dans les eaux de l'étang. Une querelle éclate avec un oiseau, une flûte traversière qui nargue le pataud bec plat de son agilité. En fond, dans le velour des pas d'une clarinette espiègle, un chat s'approche et guette ses proies ; l'oiseau, alerté par Pierre, s'envole pour se réfugier dans un arbre. L'attaque du chat échoue (pas facile à dire, ça).

Le grand-père de Pierre ramène alors le garçon à la maison et referme la porte, car un danger plus grand pourrait surgir : le loup. De fait, le voici, sombre et fier, qui sort de la forêt, dans le brouillard lugubre des cors pour perpétuer sa nature prédatrice. Le chat monte se réfugier dans l'arbre, l'oiseau file à l'anglaise (et non à la russe, cf. la bataille de Stalingrad) mais le canard, maladroitement sorti de l'étang, est dévoré par l'impitoyable loup (pour être exact, si le canard est bien ingéré, il ne meurt pas vraiment. Il survit dans l'estomac du loup et attend son heure pour en sortir !?! Enfin, c'est ce qu'on m'avait dit et ce qu'atteste le dessin ci-dessous).

 

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Vous attendez la suite de l'histoire ? Et bien, cela serait mentir que de vous affirmer que je m'en souviens. Pourquoi me direz-vous ?

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Pour une raison très simple : je stoppais l'écoute ou demandais d'arrêter la lecture ("c'est bon, maman, tu peux enlever le disque maintenant") au moment ou le loup s'apprétait à commettre l'irréparable. En conséquence, si la suite de l'histoire m'a bien un jour été contée, je n'en garde aujourd'hui aucune trace mémorielle.

Pourquoi agir ainsi, enchainerez-vous ? Pourquoi interrompre systématiquement le cours du récit ? Par manque de clairvoyance ? Par idiotie ? Par flemme ? Par goût de la subversion ? Par malignité ? Pourquoi, diable, un enfant se priverait-il du dénouement final d'une histoire ?

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Parce qu'il était terrorisé par le loup, pardi !

 

joshuahoffine_wolfLes enfants se croient cachés lorsque leurs yeux le sont. Ils se sentent également à l'abri quand la menace redevient silencieuse. Si certaines réactions de protection ou d'auto-défense nous semblent absurdes, elles prennent sens dès lors qu'elles sont appréhendées sous la focale éclairante de l'instinct.

En mettant fin à la lecture du disque, j'adoptais le comportement naturel le plus répandu face au danger : la fuite.

L'animal n'est plus ici un caractère de fiction mais une menace dont la réalité a pris corps par les cors. La musique a sorti le loup du livre et l'a fait entré dans ma bergerie d'enfant. Avouez que, vu sous cet angle, la situation aurait le don de susciter d'étranges réflexes auprès de chacun de nous.

screamfaceNous devons au cinéma d'horreur des dizaines d'années d'études et d'analyses minutieuses des éléments provoquant la peur. Si les films usant de vermines quelconques (araignées, rats, serpents, sangsues...) font sursauter les plus sensibles, les stimuli clés identifiés dans le déclenchement de la peur face au prédateur composent un cinq majeur :

  • wolf2il9Une gueule remplie de crocs, bavant et grognant,

  • Des griffes acérées,

  • Un mouvement rapide et furtif dans le décor,

  • Un animal/homme se déplaçant sournoisement en rampant,

  • Un animal/homme se déplaçant par saccades.

 

Vous en conviendrez, le loup compte certains des ingédients de cette formule horrifique.

Illustration parfaite des codes de l'épouvante, le film Alien - le 8ème passager - présente la prédation humaine sous sa forme la plus flippante. Cette créature hybride imaginée en 1979 par H.R. Giger, mi-organique, mi-mécanique, dont l'origine arachnéide extra-terrestre n'arrange rien, apparaît comme la résultante d'un improbable croisement entre un tyrannosaurus rex dans sa démarche, un orque épaulard pour la courbe de son crâne, un loup enragé par ses crocs imposants baignés d'une bave épaisse, un reptile venimeux dont la langue meutrière foudroie instantanément ses victimes et un homme squeletique et désincarné, revenu d'entre les morts pour chasser les vivants et dont la parenté avec le plus repoussant des insectes ne peut être mise en doute.

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En disséquant de plus près la peur du loup, sa composition se révèle multiple. A la crainte primitive du prédateur, se joingent ainsi la peur du noir (légendairement, les loups ont le poil noir et oeuvrent à la lueur d'une nuit de pleine lune) et l'angoisse de la mort. Les plus petits seront même effrayés par leur propre peur face au danger - dans la mesure où tout état anormal (comprenez, différent du bien-être) les trouble - .

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Dans le schéma de Roman Jakobson, nous avons peur à réception des signaux codés qui nous sont adressés (avec interférence ou non) et qui font sens au contact de nos représentations de la peur ou de nos dispositions instinctives face au danger (mort, maladie, noir, vide, prédateur...).

La connaissance/expérience est ce dont dispose l'adulte plus que l'enfant. Elle sert notre capacité  à aborder dans sa globalité tout message jusqu'à en concevoir son esthétique (fonction poétique), la forme meta-linguistique du langage, sa dimension cachée, préfèrerait dire Edward T. Hall (encore que, la parole n'est guère visible !).

3304277017_1e60a254caSi l'enfant Benoît a eu peur, c'est parce qu'il interpréta la menace du loup comme sérieuse, toute dimension égale par ailleurs (matériel vs. immatériel, réel vs. fictif, 2D vs. 3D...). Des passerelles se sont construites, floutant les frontières de mondes devenus poreux.

knowledge_mapLa réaction du petit Beubeu procède sans doute d'une forme de réponse instinctive, non-inhibée par la connaissance/expérience acquise avec les âges. Autrement dit, je ne réagis plus à l'évocation seule du loup ou de ses méfaits car je sais, aujourd'hui, apprécier la nature fictive du risque. En revanche, tout signe attestant de la présence véritable de l'animal (visuel, sonore, olfactif) et de son hostilité m'incitera à adopter une posture particulière de défense - j'espère, adaptée - : le repli, la confrontation (amicale ou belliqueuse) ou l'immobilisme (et oui, la crise de tétanie est une option possible !).

Qu'en déduire sinon que la connaissance, empirique ou théorique, représente la meilleure arme pour lutter contre nos peurs.

Il est des sons qui font chair les idées et enveloppent de tissu le language. Il est des cors qui soufflent la mort et annoncent sa venue.

Maintenant que vous savez, oserez-vous tenter l'expérience Pierre et le loup ?